Jésus, Messie Royal : la tradition johannique primitive (6ème partie)

Publié le 21 Septembre 2015

Jésus, Messie Royal : la tradition johannique primitive (6ème partie)

L'activité baptiste de Jésus semble s'achever à un moment important la Pâque de l'an 28. Ce qui semble marquer pour Jean et Jésus l'aboutissement de leur annonce depuis la fête des Tentes de l'an 27. Était-ce pour cela qu'il s'était divisé en deux groupes pour annoncer finalement tous deux à Jérusalem la venue du Royaume de Dieu sur terre après avoir constitué un vrai groupe de pression ? Possible, si on analyse Apocalypse 11, 3-9 où l'on parle des deux témoins, probablement une allusion aux deux Messies, qui prêchent à Jérusalem. Donc, le Royaume devait venir un jour pleinement symbolique, celui où les Juifs célébraient la délivrance par le Dieu d'Israël, Yahwé, de l'oppression égyptienne. Jésus suivra la même logique lorsqu’il montera à Jérusalem pour la fête des Tentes de l’année 29, pour inaugurer le Royaume de Dieu, qui devrait prendre place à la Pâque de l’an 30. Un héritage probable de l’influence de son Maître. Certains remarqueront que contrairement à la plupart des exégètes, parmi lesquels Michel Quesnel (Jésus et le témoignage des évangiles dans Jésus : une énigme non résolue, Le Monde de la Bible. Hors série, 2002, p. 13), qui situent cette fête après le début de cette mission, j’ai choisi l’option contraire, car l’arrestation de Jean n’a pu avoir lieu que la veille d’une grande fête pour éviter tout risque d’émeute et c’est elle qui déterminera le départ de Jésus pour la Galilée.

Jésus monte, ainsi, à Jérusalem dans ce but bien précis :

« La Pâque (...) était proche et Jésus monta à Jérusalem. »

Et, comme on peut s'y attendre pour un homme qui vient prêcher la fin de l'occupation romaine de manière plus subtile que les disciples de Judas le Galiléen, le succès semble immédiat :

« (...) durant la fête (...), beaucoup crurent en son nom à la vue des signes qu'il opérait. »

La foule est enthousiaste devant les signes de Jésus. Qu'entend-on ici par signes ? La question mérite d'être posée, car l'évangéliste a modifié la structure primitive du texte, et l’a placé avant le signe de Cana, alors que d'après Marie-Émile Boismard (Synopse des quatre évangiles en français, vol. III, L'évangile de Jean, avec A. Lamouille et G. Rochais, Paris, Éd. du Cerf, 1977 ; Un évangile pré-johannique. Vol. II [Jean 2,13-4,54] en 2 tomes, Études Bibliques n.s. 24-25, Paris, Gabalda, 1994 avec Arnaud Lamouille) il se situait à l'origine après la Pâque de l'an 28. Si on suit, le livre de l'Exode (4, 1), les signes (ʼôthot, semeia en grec) sont en fait 3 miracles accordés par Dieu au prophète Moïse pour authentifier sa mission. Mais ici le terme « signe » ne semble pas avoir été donné par Jésus à son action mais plutôt par les habitants et les pèlerins à Jérusalem, comme le montre le pharisien Nicodème. Est-ce la raison pour laquelle la tradition johannique considère que le premier miracle a été accompli à Cana car ce serait à ce moment là que Jésus revendiquerait un titre spécial ? C’est une possibilité dont il faut tenir compte, car son action lors de la Pâque 28 se fait en commun avec celle de Jean, l’autre Messie. Ces signes sont là pour convaincre le centre religieux du peuple juif de l’arrivée imminente du règne de Dieu, qui va rétablir Israël pensent-ils lors de cette fête. Il est possible qu’ils aient été cités originellement comme on peut le voir dans Matthieu 21, 14 : « Des aveugles et des boiteux s’avancèrent vers lui dans le temple, et il les guérit. » Le terme « signe » renvoie également à un titre spécifique pour ceux qui crurent " en son nom ", suggérant une adhésion totale à sa personne, peut-être en croyant voir en lui le Prophète, promis par Moïse dans Deutéronome 18, que nous avons évoqué précédemment. Il semblerait que ce titre ait auprès du public autant de signification que celle de Messie à l'époque. Ce pourrait être la raison pour laquelle Jésus laisse autant planer le doute sur ses revendications, car le Prophète et le Messie ont à peu près le même rôle dans le Judaïsme de l'époque. Il est possible que Jésus les ait baptisés tel que le suggère son activité précédente, car comme le souligne Jacqueline Martin-Bagnaudez, certains baptistes étaient présents à Jérusalem même, ce qui semble suggérer qu’une communauté s’y est développée (Pour les Juifs, qui est Jésus ? Le Jésus historique vu par les historiens juifs, Éditions Salvator, Yves Briend Éditeur, SA, Paris, 2014, p. 93). Pourquoi pas de disciples de Jean ? Ce ne devait pas être un groupe important à ses débuts car le dialogue entre Nicodème et Jésus semble démontrer que le premier ne les connaissait guère.

Dans les chapitres 2 et 3, on sent que l'auteur de l'évangile a probablement modifié le récit primitif afin de faire coller son récit à la christologie abouti dont il émaille tout son ouvrage. Si bien, que certains logia qui ont un haut degré d'authenticité se trouvent placés à des endroits où ils n'étaient pas situé à l'origine. Ce qui est peut-être le cas des logia de Jean 3, 13-15, qui ressemble plus à une réponse à l'admiration de la foule qu'il justifie :

« (Jésus leur dit) : « Nul n'est monté au ciel sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme. » »

Comme le démontre André Chouraqui (Un Pacte neuf, Brépols, 1984), cette allusion est tout sauf innocente. En effet, d'après le Targum Neofiti sur Deutéronome 30, 11, « Celui qui est monté au Ciel » n'est autre que Moïse : « Le verset 13 désigne donc Jésus comme le nouveau Moïse descendu du Ciel pour communiquer aux hommes la parole divine, source de la vie nouvelle dans l'Esprit. » Boismard indique qu’il est possible que Jésus cite en fait ce targum (cf. aussi Jean 7, 38.). Ce qui ne peut-être établi avec certitude. Cependant, Jésus associe cette revendication au terme peu usité de « Fils de l'homme », traduction grecque de l'araméen bar enasha, qui signifie tout simplement « homme », « l'homme », ou « quelqu'un ». Terme assez vague qui d'après Geza Vermes , que je rejoins ici, a une signification plus particulière pour les Galiléens : « dans le dialecte araméen de Galilée qui était celui de Jésus, « Fils d'homme » était parfois utilisé dans un monologue ou un dialogue pour désigner de façon détournée le locuteur lui-même. (...) Le but de cette périphrase était de (...) camoufler ce qui en langage, pouvait paraître de la forfanterie » (Enquête sur l’identité de Jésus. Nouvelles interprétations, Bayard, Paris, 2003, p. 43), en remplaçant le « Je » par l'expression plus équivoque et plus humble de « Fils de l'homme ». Ce qui peut-être le cas ici car il dit être le Nouveau Moïse de Deutéronome 18.

Ce qu'il semble confirmer en ces termes :

« Et comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, il faut que le Fils de l'homme soit élevé afin que quiconque croit ait, en lui, (le Royaume de Dieu). »

En effet, dans Nombres 21, 49, durant l'errance au Désert, les Hébreux, victime de serpents empoisonnés, sont sauvés par le serpent d'airain qu'a élevé sur l'ordre de Dieu, Moïse. À l'origine, ce récit était une explication de la présence jusqu'au règne du roi de Juda, Ézéchias, de cette idole, qui était peut-être l'équivalent des veaux d'or du royaume d'Israël, dans le temple de Jérusalem. Le récit mettait en avant, non un rituel magique, mais le fait que c'était la croyance en Dieu qui sauvait la personne qui se trouvait devant le serpent, surtout s'il était comme le pense certains exégètes une représentation animalisé de Yahvé mais propre à Juda. Ce qu'ont très bien compris les auteurs juifs ultérieurs, mais sans la référence à la monolâtrie de l'époque royale qui a presque disparu des textes bibliques, tel celui du livre de la Sagesse : « en effet quiconque se retournait (vers le serpent) était sauvé non par l'objet regardé, mais par toi, le sauveur du monde. » (16, 7.) Et, à travers l'évocation du serpent, il entend qu'il est le Nouveau Moïse. Mais il va plus loin, il ne se contente pas d'être seulement le Prophète promis par Moïse. Ce sera vers lui que le peuple d'Israël devra se tourner pour être sauvé, car Dieu agit à travers lui, comme au temps du serpent d'airain. C'est pour cela qu'il doit être élevé, non crucifié, évoquant ainsi subtilement des prétentions royales.

En gros, Jésus annonce la même chose qu’aux disciples de Jean dans la source Q : « Allez rapporter à Jean ce que vous voyez : Les aveugles voient de nouveau et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, et les morts se relèvent et les pauvres reçoivent de bonnes nouvelles. » (22, dans dans Frédéric Amsler, L'évangile inconnu. La source des paroles de Jésus, Essais bibliques n°30, Labor et Fides, Genève, 2001.) L’action de Jésus porte en lui l’arrivée du Règne de Dieu. Elle en est le signe. En cela, on retrouve du moins en partie dans cette action miraculeuse telle qu’on la voit également dans l’évangile de Jean une référence indéniable à son origine galiléenne. En effet, les hassidim galiléens étaient considérés par le Talmud comme des « hommes d’action », « action » traduisant les bonnes œuvres dans le Judaïsme. Et comme l’a fait très bien remarqué Frédéric Manns, Jésus est représenté dans l’évangile de Jean comme un homme pieux pratiquant les « bonnes œuvres » qui ne se limite pas aux seuls miracles (Les racines juives du christianisme, Presses de la Renaissance, Paris, 2006). Mais Jésus pousse cette vision plus loin car il revendique une place à part des hassidims galiléens, qui ont peut-être été à l’origine de sa formation avant son baptême, celle de Précurseur du Règne de Dieu en tant que Messie-Roi.

Freyr1978

Rédigé par paroissiens-progressistes

Publié dans #Culture biblique

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