Comment peut-on être catholique et libéral ?

Publié le 10 Décembre 2016

François Reynaert dans son article du samedi 10 décembre 2016 pour L’OBS nous montre que depuis la Révolution, l'Église s'est opposée au capitalisme triomphant. Pourtant François Fillon prétend faire coexister la main invisible du marché et les valeurs chrétiennes.

 

On en finirait par donner raison aux prophètes du "tout est foutu" qui se désolent de la perte de repères qui mine notre pauvre pays. Prenons cette assertion qu’on a lue partout et que l’intéressé revendique : M. Fillon, nouvel astre de la droite, est à la fois libéral et catholique. A notre connaissance, cette association n’a surpris personne. Pourtant, au regard de l’histoire, elle tient de l’oxymore, ou, pour parler comme à la Manif pour tous, du mariage contre nature.

 

On connaît la parade. En général, quand on titille un homme de droite sur ce sujet, il tient à établir une distinction : attention, on parle ici de libéralisme "sur le plan économique" qu’il ne s’agit pas de confondre avec le libéralisme politique. Il faut en convenir. Le mot est insidieux car il recoupe ces deux traditions, qui ne sont pas toujours allées de pair. Elles sont pourtant nées ensemble.

 

Au moment où la notion apparaît, à la fin des années 1810, un libéral est un homme clairement situé à gauche, qui se revendique des idéaux des Lumières et de 1789. Comme l’étymologie l’indique, il a pour seule boussole de placer la liberté au centre de tout. C’est-à-dire qu’il défend à la fois la liberté de conscience et la liberté de la presse, mais aussi celles de commercer ou d’entreprendre, qu’a stimulées cette même Révolution française en débarrassant le pays de toutes les entraves qui existaient dans l’Ancien Régime, ces corporations, ce maquis fiscal, qui bridaient l’activité.

 

L’Église est alors vent debout contre cette modernité impie : la liberté, selon elle, est une idée pernicieuse inspirée par Satan, qui, comme l’a montré le cauchemar révolutionnaire, ne peut mener qu’à l’horreur de l’impiété. L’idée folle de "droits de l’homme" est condamnée. L’homme, face à Dieu, ne saurait avoir des droits, il n’a que des devoirs. Dans les années 1830, certains catholiques, comme Félicité de Lammenais (1782- 1854), le plus célèbre d’entre eux, tentent de concilier les idéaux nouveaux et les préceptes de l’Évangile, et fondent un courant qu’on appelle, précisément, le "catholicisme libéral". Rome le condamne sans appel avec les pécheurs qui osent le soutenir.

 

Tous les textes romains vont dans ce sens. Le plus célèbre arrive en 1864, en accompagnement de "Quanta Cura", une encyclique promulguée par Pie IX. Il se nomme le "Syllabus", c’est-à-dire le "sommaire", le "catalogue", et recense toutes les "erreurs de notre temps", toutes les choses sacrilèges qu’un chrétien ne doit même pas oser penser. Il est amusant à lire aujourd’hui : libertés publiques, autonomie de la science, séparation de l’Église et de l’État. On y trouve à peu près tout ce qui fonde nos démocraties.

 

Peu à peu, il faut le reconnaître, l’Église avance sur ces questions politiques. Le chemin sera long et sinueux. Dans les années 1890, par exemple, Léon XIII, un pape plus avancé que les autres, pousse les catholiques à se rallier à la République. Mais son successeur, Pie X, condamne celle-ci au moment de la loi de 1905. Après la Seconde Guerre mondiale, toutefois, ce combat semble révolu. L’apparition, partout en Europe, de partis "démocrates chrétiens" prouve que ces deux idées peuvent enfin marcher de concert. Et le concile de Vatican II (1962-1965), qui fait souffler un grand vent de modernité, clôt ce chapitre en consacrant enfin la liberté de conscience, la liberté religieuse et les droits de l’homme.

 

Il n’en va pas de même du côté du libéralisme économique. Il est, on l’a dit, le frère jumeau du politique, mais s’en sépare au cours du XIXe siècle. La terrible misère de la classe ouvrière, née de la révolution industrielle, fait naître une nouvelle idéologie, le socialisme, qui prend place à gauche et met en doute cette idolâtrie de la liberté en économie : cette fausse vertu ne finit-elle pas par ne profiter qu’aux riches, aux possédants qui sont surtout libres d’écraser les plus faibles ? L’Église se montre elle aussi sensible à la question ouvrière : apparaît ainsi, dans les années 1830, en même temps que le socialisme, le courant du "catholicisme social".

 

Sa doctrine est formalisée par Léon XIII, le pape du "ralliement", dans l’encyclique "Rerum novarum" (1891), qui fonde ce que l’on nomme la "doctrine sociale de l’Eglise". Pour le coup, tous ses successeurs n’ont fait que la confirmer, et elle est toujours en vigueur aujourd’hui. Elle est claire. Opposée au socialisme, Rome refuse la lutte des classes, pour chercher la réconciliation entre elles, mais insiste constamment sur la nécessité de combattre l’injustice sociale par la redistribution des richesses et prône la nécessité pour y arriver de l’intervention de l’État et de fortes législations sociales destinées à protéger les plus fragiles.

 

Quand il s’agit de questions de société, d’avortement, de "genre", d’homosexualité, M. Fillon n’hésite jamais à mettre en avant son ardente foi catholique. Curieusement, quand il s’agit d’économie, il trouve normal de la laisser au vestiaire. On espère que son directeur de conscience saura lui rappeler cette navrante contradiction.

 

Cette contradictions peuvent aussi expliquer pourquoi des catholiques de droite ont voté pour Alain Juppé et tous n’ont pas dans leur cœur une politique trop morale peu centrée sur le social.

 

Merci !

Rédigé par paroissiens-progressistes

Publié dans #Actualités

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Françoise 15/12/2016 08:35

Coucou Taï

L'institution cléricale a rallié rapidement les idées capitalistes et libérales.
Ce qui la dérangeait essentiellement, était que ces idées venaient non plus de la monarchie de droit divin,mais de la bourgeoisie. C'est tout ce qui dérangeait l'institution. Au début du 20ème siècle l'Eglise cléricale comprend qu'il faut être du côté de la bourgeoisie et elle va collaborer avec le capitalisme bourgeois et notamment celui des usines en faisant travailler les enfants des couvents prisons et des colonies pénitentiaires pour les gros industriels. Tu as même des curés mercenaires qui vont vendre des gosses pauvres à ces industriels. Donc on est plutôt dans une Eglise cléricale en faveur du capitalisme.
Les idées marxistes justement, de partage, d'abolition des classes sociales, effraient énormément l'Eglise qui entre en lutte contre ces idées. Parce que l'émancipation des individus, leur accession à l'éducation, le partage des richesses, constitue un danger aussi important que la Révolution.
C'est pourquoi différents courants cléricaux vont mettre en place une contre-révolution catholique qui va utiliser les politiques pour empêcher l'émancipation et la conquête des droits sociaux par les plus pauvres.
Et dans ces courants, tu vas avoir les courants conservateurs tradis puis l'Opus Dei, la Légion du Christ et tous les courants fondamentalistes issus des classes bourgeoises et nobiliaires que l'on connaît aujourd'hui.
Fillon est soutenu par l'OD et l'OD a des hauts dirigeants liés au capitalisme ultralibéral et l'OD vise le pouvoir totalitaire à la Franco, à la Pinochet. Et elle vise une exploitation féodale des plus pauvres. Elle dispose de très nombreuses banques, d'écoles de commerce (dont une en France à Marseille), elle a créé un lobby ultra libéral capitaliste qui a ses relais à la Commission Trilatérale et quasi dans toutes les organisations capitalistes. Et si l'institution vaticane s'opposait vraiment à ça, tu penses bien que jamais l'OD n'aurait été présente au Vatican ni dans les affaires internes.
L'ensemble du mouvement réactionnaire catholique est massivement capitaliste ultralibéral.
C'est plus chez les progressistes que tu trouveras des gens altermondialistes, écolos et prônant un meilleur partage des richesses. Dans le monde conservateur et réactionnaire, l'idéologie dominante est la reproduction des classes sociales les plus riches entre elles et l'augmentation toujours plus importante des richesses, donc l'exploitation des plus pauvres qui ne méritent que cela.

gaetan ribault 11/12/2016 14:20

Je pense que vous pourriez lire avec profit plutôt que Libé et autres torchons, les œuvres de Frédéric Bastiat (un libéral de gauche ) dont le Cardinal Pecci disait
Dans les mêmes années, le Cardinal Pecci, futur Léon XIII, dira de lui : « Un célèbre économiste français (Frédéric Bastiat) a exposé comme en un tableau les bienfaits multiples que l'homme trouve dans la société et c'est une merveille digne d'être admirée […]16 ».

Tiré de Wikipédia

lannig al louarn 15/12/2016 22:32

Pour vous Ribault c'est : Bienheureux les pauvres pourvu qu'ils restent tranquille ...

paroissiens-progressistes 11/12/2016 14:58

gaëtan,

Je connais Frédéric Bastiat, et je ne partage aucune de ses idées. Il a une vision trop idéalisée du libre échange. Moi, je serais plutôt plus proche de Ledru-Rollin ou Louis Blanc, voire Jean Jaurès ou Léon Blum. Une économie sans entrave donne des crises à répétitions. Le doigt régulateur de l'Etat protège les citoyens.

Merci !