Lecture commentée du texte d'évangile du Dimanche 25 mars

Publié le 29 Mars 2012

La lecture de l’évangile du dimanche 25 mars est la dernière tiré de l’évangile de Jean, et se situe après l’entrée de Jésus à Jérusalem (12, 14 – 19) :

« Il y avait quelques Grecs qui étaient montés pour adorer à l'occasion de la fête. Ils s'adressèrent à Philippe qui était de Bethsaïde de Galilée et ils lui firent cette demande : « Seigneur, nous voudrions voir Jésus. » Philippe alla le dire à André et ensemble ils le dirent à Jésus. Jésus leur répondit en ces termes :

« Elle est venue, l'heure où le Fils de l'homme doit être glorifié.

En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance.

Celui qui aime sa vie la perd, et celui qui cesse de s'y attacher en ce monde la gardera pour la vie éternelle.

Si quelqu'un veut me servir, qu'il se mette à ma suite, et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu'un me sert, le Père l'honorera.

« Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je ? Père, sauve-moi de cette heure ? Mais c'est précisément pour cette heure que je suis venu.

Père, glorifie ton nom. »

Alors, une voix vint du ciel : « Je l'ai glorifié et je le glorifierai encore. »

La foule qui se trouvait là et qui avait entendu disait que c'était le tonnerre ; d'autres disaient qu'un ange lui avait parlé. Jésus reprit la parole : « Ce n'est pas pour moi que cette voix a retenti, mais bien pour vous. C'est maintenant le jugement de ce monde, maintenant le prince de ce monde va être jeté dehors. Pour moi, quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai à moi tous les hommes. »-Par ces paroles, il indiquait de quel mort il allait mourir. » (Jean 12, 20 – 33.)

Le récit à l’origine, comme le démontre Marie – Émile Boismard, devait suivre l’expulsion des vendeurs du Temple, car son contexte se déroulerait très bien lors de la fête des Tentes, fête importante de pèlerinage et que les Nations de la Terre viendront célébrer à la fin des Temps dans la prophétie de Zacharie 14. La raison pour laquelle Jean rapporte cet épisode.

Mais qui sont les Grecs dont on parle ici ?

 

Il y a trois solutions possibles. Des Juifs de langue grecque, venant de la Diaspora, tel les Hellénistes du chapitre 6 des Actes des Apôtres, parmi lesquels ont été recrutés les 7 diacres (certains ont même était jusqu’à penser que c’était eux). Ou des prosélytes, c’est – à – dire des païens convertis, peut – être à la recherche d’un maître comme celui qui chercha l’enseignement de rabbi Hillel et rabbi Schammai dans le Talmud. Des craignants – Dieu, c’est – à – dire des sympathisants païens du Judaïsme qui ne se sont pas convertis du fait des règles contraignantes de cette religion (les 613 commandements sont significatifs).

Ils se trouvent probablement sur le parvis des Gentils lorsqu’ils rencontrent l’apôtre Philippe. Ils s’adressent à lui probablement parce qu’ils parlent grec, ce que met en valeur qu’il « était de Bethsaïde de Galilée », ville de pêcheurs de la tétrarchie d’Hérode Philippe, la plus hellénisée de la Palestine, ce que démontre son nom d’origine grec. Leur adresse est en fait une demande la suivante : « Seigneur, nous voudrions voir Jésus. ». Comme le montre Geza Vermes, le mot Seigneur ici n’a pas un usage religieux, c’est une marque de respect, qui correspond à « Monsieur » ou « Monseigneur » en ancien français. Et le fait de voir ne signifie pas seulement de la curiosité, ces Grecs veulent probablement voir Jésus pour recevoir son enseignement. Ici, la piste du prosélyte pourrait l’emporter.

Philippeva le dire à André, originaire de la même ville, et qui depuis sa vocation, forme un binôme avec lui. Et ils vont alors transmettre la demande à Jésus.

Ici, on s’attendrait à une réponse de Jésus telle que celle qui se trouve dans tous les évangiles synoptiques : « Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël. » (Matthieu 15, 24), « … aussi, je vous le dis, beaucoup viendront du levant et du couchant prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des cieux » (Matthieu 8, 11). En effet, d’après Zacharie 14, ce n’est pas le Messie qui convertira les Païens mais ce seront ces derniers qui viendront d’eux – mêmes adorer Dieu à la fin des Temps à Jérusalem. Pour cela, il fallait d’abord que Jérusalem soit purifié pour accueillir Dieu, d’où peut – être l’épisode de l’expulsion des vendeurs du Temple qui figurait à l’origine à sa suite.

 

Mais Jésus n’agit pas de cette manière et, des versets 20 à 26, enchaîne une série de logia, dont aucune ne répond réellement à la question posée par les « Grecs ». C’est probablement une construction soit œuvre de l’évangéliste ou de sa communauté à partir de différents logia, tel que l’a fait remarquer Charles Harold Dodd.

 

Le premier logion sur le Fils de l’homme pour ce dernier ne serait pas authentique, mais c’est oublier que la mention de Fils de l’homme y est rare, et que dans le judaïsme la glorification du Fils de l’homme signifiait simplement sa manifestation. Jésus s’y désigne – t – il, désigne – t – il le juge suprême de Daniel 7, désigne – t – il la communauté restaurée d’Israël ? On ne peut le savoir car le logion ne se situe plus dans son contexte original.

Le deuxième logion, celui du grain de blé, est, pour Charles Harold Dodd authentique, du fait essentiellement de sa proximité avec les paraboles des évangiles synoptiques, notamment avec celle de la graine de moutarde. Si on enlève les ajouts qui sont probablement l’œuvre de l’évangéliste et non de la communauté qui l’avait conservé, la parabole originale serait la suivante : « … si le grain de blé qui tombe en terre meurt, il porte du fruit en abondance. » Et signifierait soit, par la croissance, que le Royaume de Dieu s’établira progressivement sous l’impulsion divine, soit par le contraste que le Royaume de Dieu viendra subitement et de manière « catastrophique ».

Le troisième logion, qui, pour Dodd, dans la forme courte de l’évangile de Jean serait plus authentique, a son équivalent dans les évangiles synoptiques en Marc 8, 35 par exemple : « Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l'Évangile la sauvera. » Jésus fait remarquer probablement à ses disciples que la recherche du Royaume de Dieu n’est pas une chose aisée et que si on veut y parvenir, il faut être prêt à tout sacrifier à son image. Ce logion aurait plus sa place dans la longue séquence de Marc 8, 34 – 9, 1, où Jésus prépare ses disciples au pèlerinage à Jérusalem.

Le dernier logion est peut – être si l’on suit Dodd, la fusion de deux logia autrefois indépendant, ce que démontrerait leur équivalent synoptique. « Si quelqu'un veut me servir, qu'il se mette à ma suite » a son équivalent en Matthieu 16, 24 : «Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il se charge de sa croix, et qu'il me suive. » D’après Dodd, si on suit la ligne des évangiles synoptiques, Jésus aurait donc demandé à ses futurs disciples : « Si quelqu’un veut m’accompagner dans mes voyages, il doit me ‘‘ suivre ’’ » Mais « Si quelqu'un veut me servir » est aussi un équivalent de « Si quelqu'un veut venir après moi », il vaut mieux choisir le sens où le disciple suit le maître, donc dans les deux cas, Jésus invite ses futurs disciples ou disciples à tout abandonner pour suivre son enseignement. L’autre logion : « Si quelqu'un me sert, le Père l'honorera », d’après Dodd, aurait son équivalent en Matthieu 10, 32 : « Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, je me déclarerai moi aussi pour lui devant mon Père qui est aux cieux ». Dans les deux cas la fidélité des disciples de Jésus envers leur Maître leur sera comptée auprès du Père.

 

Il semblerait que ce soit l’évangéliste qui ait repris ces différents logia, conservés dans la communauté, afin de les réunir dans une intention théologique. D’abord, en mettant le logion sur la « glorification » qui signifie dans l’évangile l’élévation de Jésus sur la croix. Puis, en modifiant, la parabole du grain blé en y ajoutant « ne meurt pas, il reste seul », qui ne met plus en valeur la croissance ou le contraste, mais la mort de Jésus qui permettra la conversion de nombreuses personnes. Le logion sur la « vie » est une invitation à suivre Jésus dans le martyr pour avoir la « vie éternelle », tout comme celui sur le « service » qui est une invitation non plus à se mettre à la formation du Christ, mais à le suivre jusqu’à la mort, et Dieu donnera récompense à ceux qui l’auront choisi, et le logion « … et là où je suis, là aussi sera mon serviteur » aurait pu être ajouté à ce dessein. Dans ces logia sonnent l’idée d’une communauté persécutée et expulsée des synagogues, celle d’Éphèse probablement entre 88 et 95, à qui l’évangéliste invite à suivre l’exemple du Christ.

 

Au point même qu’il reprend probablement des versets 26 à 28 la scène de la prière à Gethsémani tel qu’elle devait figuré dans la tradition de la communauté de Jean et qui figurait probablement avant le récit d’arrestation de Jésus, comme dans les évangiles synoptiques. On peut voir une proximité avec la source de l’évangile de Luc, où une voix venue du Ciel remplace l’ange. Il aurait rajouté la mention des versets 29, où l’on voit la foule, pour faire peut – être comme lors du baptême de cet événement une scène de témoignage, et les versets 30, où Jésus explique les raisons de cette voix avec le logion du verset 31 : « C'est maintenant le jugement de ce monde, maintenant le prince de ce monde va être jeté dehors. » Celui – ci pourrait être authentique car il est bien dans l’esprit de Zacharie 14 car Jésus, qui vient d’expulser les marchands du Temple, y voit le signe de la venue du Royaume, qui mettra à bas le prince de ce monde, qui dans la communauté de Jean, désignait l’empereur de Rome. Pour Boismard, ce logion aurait été la seule réponse de Jésus aux Grecs et aurait terminé le récit original, ce qui toutefois est difficile à démontrer.

Dans le verset 32, probablement l’œuvre de l’évangéliste, car c’est une reprise du thème du serpent d’airain qui est comme un doublon, où Jésus, au lieu de parler de l’élévation comme une exaltation, une manifestation, en parle plutôt dans le sens de la crucifixion, et que dans la vision de la communauté qui a écrit l’évangile, c’est cette dernière qui a sauvé l’humanité. Ce que démontre la précision qu’apporte au verset 33 l’évangéliste qui s’adresse aussi à un public plus divers qui ne connaissait pas toujours la théologie de la communauté johannite.

 

Ce texte à l’origine probablement plus court et porté sur la réalisation des prophéties messianiques, notamment après l’expulsion des marchands du Temple, fut profondément remanié par l’évangile en y adjoignant des logia de Jésus, conservés dans la communauté, dans une perspective difficile celle des persécutions et des expulsions des synagogues dont furent victimes la communauté entre 88 et 95, afin, par l’exemple du Christ de redonner du courage à la communauté semble – t – il fortement éprouvée.

Rédigé par paroissiens-progressistes

Publié dans #Culture biblique

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