Dans le diocèse de Fréjus-Toulon, vent de panique face à l'orage annoncé

Publié le 13 Juin 2022

Pierre Jova à Toulon pour lavie.fr nous montre ce lundi 13 juin 2022 que depuis que Rome y a suspendu les ordinations sacerdotales, l’Église catholique du Var fait face à un examen de conscience douloureux. Les dossiers s’accumulent et les méthodes pastorales de son évêque, Dominique Rey, sont mises en cause surtout qu’«À Fréjus-Toulon, on accueille tout le monde» comme le constatait La Vie en 2015, même si ses soutiens veulent encore y croire.

 

Avant Mgr Rey, Gilles Barthe (1962-1983) et Joseph Madec (1983-2000) ont attiré chez eux les communautés «nouvelles», nées après le concile Vatican II. Les Moniales de Bethléem sont installées dans l’abbaye du Thoronet en 1978, les frères de Saint-Jean ont établi leur premier prieuré au sanctuaire de Cotignac en 1981, et la communauté Saint-Martin a reçu dans le diocèse son premier ministère paroissial en 1983. La même année, Joseph Madec rouvrait le séminaire diocésain de la Castille, devenu un lieu important de l’Église catholique du Var. C’est pourtant sur ce magnifique domaine viticole, à l’est de Toulon, que s’est abattue en début de mois une bourrasque venue de Rome : la suspension des ordinations de quatre prêtres et six diacres prévues le 26 juin, sans explications ni date de report. L’absence de communication de Rome – pour l’instant – oblige à rembobiner le fil pour éclairer cette sanction inédite. Recevant une forte population de candidats, cela fait quelques années que la Castille est soupçonnée d’accepter avec largesse les recalés du sacerdoce d’autres diocèses de France. Il y a deux ans, un ancien recteur de la Castille adressait une lettre ouverte au conseil presbytéral du diocèse – représentant l’ensemble des prêtres auprès de l’évêque – à propos de la gestion du séminaire. À le lire, une place trop importante y serait donnée aux traditionalistes. «Un coup de barre à droite a été donné», accuse un prêtre partageant son avis. Néanmoins, dans un contexte de bras de fer entre le pape François et le monde traditionaliste, la forte présence de séminaristes «tradis» à la Castille a poussé Rome à envoyer l’archevêque de Marseille, Jean-Marc Aveline, tout récemment créé cardinal par le pape, pour vérifier le sérieux du séminaire, en avril 2021. Dominique Rey a également invité Sylvain Bataille, évêque de Saint-Étienne, accompagné de Gilbert Narcisse, dominicain habitué à suivre les dérives communautaires, en mai 2021. Ces deux visites furent, de l’avis général, très positives.

 

«En septembre 2021, trois diacres sont arrivés pour être ordonnés prêtres en fin d’année, révèle un anonyme du diocèse. Personne ne savait d’où ils sortaient, sauf l’évêque, qui a imposé leur présence.» Deux venaient d’Italie, le troisième d’une communauté traditionaliste française. La direction du séminaire aurait été mise devant le fait accompli. Selon les informations que nous avons pu recueillir, cette ultime «greffe» aurait été la goutte d’eau faisant déborder le bénitier. Pour Rome, ce manque de prudence est inquiétant, voire inacceptable. À l’heure où nous publions ces lignes, les clarifications romaines se font attendre, mais le maintien de l’évêque dans ses fonctions serait incertain. Quant aux dossiers des séminaristes, ils seraient passés au crible des dicastères romains. Dans le même temps, l’épisode réveille des souvenirs aux vétérans du clergé diocésain, qui vident leur sac : «Cela fait des années qu’on voit des jeunes mecs se présenter à la Castille, y compris le jour des ordinations sacerdotales, disant avoir été ordonnés diacres par “Monseigneur” dans une chapelle privée», lâche l’un d’eux, révolté que plusieurs «bébés Rey», incardinés dans le diocèse de Fréjus-Toulon, exercent leur ministère à l’extérieur : «L’incardination est l’enracinement dans un territoire et son peuple. Ici, c’est devenu une bannière de complaisance !» – référence aux pavillons que des armateurs peu scrupuleux vont chercher dans des pays moins exigeants sur les règles maritimes pour faire naviguer des bateaux qui seraient refusés ailleurs.

 

Ancien inspecteur des impôts, ordonné prêtre en 1984 pour la communauté de l’Emmanuel, sans être passé par un séminaire, Dominique Rey est une personnalité atypique. Ayant manifesté très tôt un intérêt pour le protestantisme évangélique, Dominique Rey organise des voyages d’études dans la méga-église Saddleback du pasteur Rick Warren, en Californie. Benoît Moradei s’y est rendu avec lui en 2018, et s’en est inspiré pour mettre en œuvre une implantation d’Église dans un quartier difficile d’Hyères. L’intuition de l’évêque de Fréjus-Toulon, c’est de laisser s’épanouir la créativité apostolique. «Il bénit tout, pourvu que ça marche, que ça attire du monde», critique un prêtre, jugeant que l’évêque a cédé à la tentation pélagienne : obtenir le salut à la force du poignet. «Au début des années 2000, Mgr Rey a conduit le clergé du diocèse en visite à Rome. Nous avons été reçus par le cardinal Ratzinger, qui, interrogé sur le sanctuaire de Međugorje (lieu d’apparitions mariales controversées en Bosnie-Herzégovine), l’a décrit comme une vaste entreprise de manipulation. Mais cela n’a pas empêché l’évêque de laisser des prêtres y conduire des pèlerinages…», s’indigne-t-il. Mais, de l’aveu général, il n’est pas fort pour accompagner les initiatives sur la durée. D’un autre côté, sa sensibilité affective lui jouerait des tours. À Toulon, certains pensent même que le départ de son ami Marc Aillet, ancien curé de Saint-Raphaël et vicaire général devenu en 2008 évêque de Bayonne, a privé Dominique Rey d’un homme qui savait le tempérer. «Ce n’est pas un manager. Il n’aime pas les conflits, et ne tranche pas», ajoute un bon connaisseur du diocèse, qui blâme en outre son goût pour les mondanités parisiennes, depuis le temps où il était curé dans la capitale, de 1995 à 2000. «Il a un petit côté clinquant», grince notre interlocuteur, tout en réfutant l’étiquette d’«évêque réac» que la presse lui a collé suite à l’invitation de Marion Maréchal aux universités d’été de l’Observatoire sociopolitique (OSP) du diocèse, en 2015. «À Paris, cela a choqué, mais ici, c’était un non-évènement», balaie notre source, rappelant que Marine Le Pen a recueilli 55,1 % dans le Var au second tour de la dernière présidentielle. Si l’évêque a également rencontré Éric Zemmour pendant la campagne électorale, il préférerait les célébrités du monde de la culture, susceptibles de mettre leur notoriété au service de la mission, comme feu le comédien Michael Lonsdale. Paradoxalement, cet aumônier de stars et de têtes couronnées d’Europe est isolé au sein de la Conférence des évêques de France (CEF).

 

Mais ce dernier a élargi l’ouverture de ses prédécesseurs aux communautés «nouvelles», qu’elles soient charismatiques ou traditionalistes, françaises ou étrangères, en particulier sud-américaines, dans un vaste appel à tous les talents. La communauté traditionaliste emblématique du diocèse est celle des Missionnaires de la miséricorde divine, qui portent l’habit des Pères blancs d’Afrique du Nord, et qui se consacrent à l’évangélisation des musulmans – avec un résultat «minime», reconnaissent-ils. Bien que la nomination de l’abbé Jean-Raphaël Dubrule, actuel supérieur des Missionnaires, comme préfet des études du second cycle à la Castille ait fait grincer des dents, l’approche de la communauté étant loin de faire l’unanimité, leur intégration sur le terrain diocésain serait vécue sans heurts, au regard de celle d’autres clergés de même sensibilité ailleurs en France : ils concélèbrent autour de l’évêque lors de la messe chrismale et seraient ouverts aux deux formes du rite romain. D’autres tradis, y compris issus de la mouvance lefebvriste, se sont bien fondus dans la vie diocésaine. Toute autre est l’attitude de l’abbé Claude Barthe, ex-lefebvriste qui passe son temps à polémiquer contre Vatican II sans vivre sur place. Des tradis diocésains avaient pourtant dissuadé Dominique Rey de l’incardiner chez eux… Autre cas : celui de dom Alcuin Reid, bénédictin australien arrivé dans le diocèse en 2009, et dont les abbés des abbayes du Barroux et de Fontgombault se seraient opposés à l’ordination sacerdotale. Cet électron libre, inconnu en France mais très en cour auprès du cardinal Sarah et des réseaux traditionalistes américains, s’est finalement débrouillé pour être ordonné prêtre en avril 2022 par un mystérieux «prélat de haut rang», sans autre autorisation que celle donnée par son propre jugement. Une situation de nature à effrayer Rome, qui redoute plus que tout les ordinations schismatiques.

 

«Tant de gens ont profité de lui, soupire un curé de Toulon. Des imposteurs ont financé leurs projets avec l’argent du diocèse…». Et ce même témoin de pointer du doigt les flux financiers nourris à l’intérieur du diocèse et des multiples structures qu’il héberge, entre appels aux dons, mécénat et placements bancaires. Hélas ! ce n’est pas la première fois que des brebis galeuses se glissent dans le troupeau. Originaire de l’Oise, Thierry de Roucy, fondateur de l’association Points-Cœur, a ainsi été accueilli dans le diocèse en 2008. Condamné trois ans plus tard par le tribunal ecclésiastique de Lyon pour «abus de pouvoir, abus sexuel et absolution du complice», il a été renvoyé de l’état clérical par Dominique Rey en 2018. Son organisme, lui aussi reconnu canoniquement par l’évêque, a aussi été mis en cause. Dans l’ambiance de crise et le vent de panique qui agitent actuellement le diocèse, les langues se délient. Sont ainsi évoquées, pêle-mêle, des rumeurs concernant la vie privée de tel clerc qui emmènerait des jeunes de sa communauté au hammam, d’abus spirituels ayant pour certains débouché sur des violences sexuelles… Ce grand déballage fleurant les règlements de compte personnels incite à la prudence. Un prochain scandale pourrait-il venir de la communauté d’origine suisse Eucharistein, très liée au diocèse et visée par une enquête canonique en février 2022, dont le fondateur, Nicolas Buttet (ordonné par Dominique Rey en 2003 sans avoir fait de séminaire) est de plus en plus critiqué ? Ou de ce prêtre ordonné lui aussi par l’évêque sans passer par un séminaire, incardiné à Fréjus-Toulon mais ayant exercé dans la Confédération helvétique ? Confiné dans une famille pendant la pandémie de Covid, il l’aurait mise sous son emprise…

 

Dans ce contexte, il n’est pas exclu que l’accumulation d’affaires réelles comme supposées, ainsi que la répétition des alarmes concernant Fréjus-Toulon, ait fini par agacer au Vatican et déclenché une volonté de clarifier la situation, quitte à se montrer trop tranchant. En l’attente de décisions romaines – ou de révélations supplémentaires d’abus qui aggraverait le climat délétère dans le diocèse –, pour beaucoup, l’épiscopat de Dominique Rey se conjugue maintenant au passé. Mais peu osent encore imaginer ouvertement un avenir sans l’évêque. Une chose est en revanche certaine : quelle que soit l’issue de la crise de Fréjus-Toulon, la plupart des religieux et laïcs engagés du diocèse veulent préserver son dynamisme, qui tranche dans la Provence post-chrétienne. À l’inverse des quelque 10 000 signataires de la «supplique» en ligne adressée au pape François pour lui demander de maintenir Dominique Rey dans ses fonctions, ni le diacre fréjusien ni Benoît Moradei ne semblent inquiets pour l’avenir.

Comme le signale dans la-Croix.com (https://www.la-croix.com/Religion/Diocese-Frejus-Toulon-derives-locales-sanction-romaine-2022-06-13-1201219757), Mikael Corre, à Toulon (Var), avec Loup Besmond de Senneville (à Rome), Mgr Rey n’a pas souhaité répondre directement à La Croix. «Les fragilités, les échecs, les difficultés observées dans certaines de ces communautés nous ont rendus encore plus attentifs et nous imposent toujours plus de vigilance», reconnaît le directeur de cabinet de Mgr Rey, auquel renvoie l’évêque. «Cette diversité est un défi, elle n’est pas sans difficulté, mais elle est aussi et surtout une richesse pour le diocèse et pour l’Église», ajoute-t-il. Mais à force de trop accueillir, Mgr Rey allait forcément rendre des comptes car le Vatican lui demande depuis des années de réviser sa gestion des vocations dans son diocèse, qui compte plus de 300 prêtres et une vingtaine de communautés nouvelles.

 

Merci !

Rédigé par paroissiens-progressistes

Publié dans #Actualités de l'Église

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