Lutte contre les abus et les violences dans l'Église : sur quels sujets les évêques vont-ils vraiment travailler en assemblée ?

Publié le 25 Mars 2023

Youna Rivallain dans son article du vendredi 24 mars 2023 dans lavie.fr nous montre que les propositions des groupes de travail de la CEF seront présentées aux évêques lors de l’assemblée plénière de Lourdes, avant un vote le 30 mars. Ces groupes de réflexion composés de laïcs, de religieux et religieuses, de prêtres et d’évêques, avaient été créés à la demande de la CEF pour penser l'Église de France dans le contexte de la crise des violences sexuelles et abus spirituels, dans la continuité du rapport de la CIASE. Leur but : lutter contre ces violences. L’objectif à court terme n’est donc pas explicitement de réformer l’Église, mais de mettre en mouvement un changement de culture dans le contexte de crise des abus, qui sont la résultante d’un système qu’il convient de décortiquer dans son intégralité.

 

Il ressort notamment comme mesure phare l’ordination des femmes diacres et des hommes mariés, mettant en lumière et exagérant au passage une des propositions du groupe 8, dont la réflexion était consacrée aux causes des violences sexuelles dans l’Église. Dans ses propositions, le groupe n° 8 invite en réalité les évêques français à solliciter le Saint-Siège pour une évolution du droit canonique sur l’opportunité de définir l’ensemble des infractions sexuelles commises sur une personne mineure ou majeure, d’ouvrir aux femmes de nouveaux ministères (diaconat…), et mener une expérimentation sur l’ordination d’hommes mariés. Avec ces précisions, on peut imaginer que l’ordination de femmes diacres n’est pas pour la prochaine assemblée plénière. L’analyse et les recommandations des neuf groupes de travail trouvent leur origine dans le nœud du système qui a permis les violences sexuelles et spirituelles. Dans la synthèse, le coordinateur des groupes, Hervé Balladur (par ailleurs vice-président d’un grand cabinet de conseil international), parle de «toile de systémicité» qu’il faudrait décortiquer pour amorcer un changement de culture. Le groupe n° 8, qui porte la réflexion transversale de l’analyse des causes des violences sexuelles dans l’Église, met en lumière trois grandes thématiques, sortes de clés de voûte du système ayant permis les abus : le cléricalisme, l’entre-soi et l’éthique sexuelle éloignée du réel.

 

Dans leurs analyses et recommandations, les groupes de travail décrivent un clergé corporatiste, sacralisé et monopolisant le pouvoir, mais aussi isolé et vulnérable, et ce notamment dû au célibat des prêtres. Le groupe n° 4 sur le discernement et la formation des futurs prêtres évoque par exemple la nécessité de fortifier la capacité des séminaristes à «entrer en relation de façon ajustée avec les réalités du monde et la communauté ecclésiale», cela notamment à travers des stages, mais aussi une meilleure formation de ceux qui forment les futurs prêtres. Concernant le ministère d’évêque, le groupe n° 5 consacré à l’accompagnement de ceux-ci préconise d’assurer une meilleure diversité dans la composition des conseils épiscopaux, et d’impliquer davantage les laïcs dans la gouvernance des diocèses pour permettre à l’évêque de libérer du temps pour accomplir des missions pastorales. Un accompagnement psychologique des évêques est aussi proposé, afin de les aider à repérer les signaux de faiblesse chez des prêtres, ainsi qu’à les soutenir dans la prise de décision. Le groupe n° 6 sur l’accompagnement du ministère des prêtres évoque également l’idée de nouvelles façons de vivre pour ces derniers : habitat partagé avec des confrères, des laïcs couples ou célibataires, ou des personnes en situation de fragilité. Ils sont aussi invités à participer à des fraternités de prêtres ou de laïcs, et des équipes de mouvement. Quant au groupe n° 7, toute sa réflexion était consacrée à la manière d’associer davantage les laïcs aux travaux de la CEF, donc, pour les pasteurs, à sortir progressivement d’un entre-soi clérical.

 

Justement, le deuxième point clé des réflexions globales réside dans la lutte contre l’entre-soi, considéré comme une forme d’asphyxie : culture du secret, volonté de protéger l’institution du scandale, isolement du reste du monde qui favorise l’emprise, méfiance vis-à-vis de la justice civile… Dans cette perspective, le groupe n° 1 sur les bonnes pratiques en cas de signalement de violences sexuelles recommande par exemple un signalement systématique au procureur de la République dès que les faits sont susceptibles de constituer une infraction. Les membres de ce groupe préconisent également la création d’un observatoire national placé sous la responsabilité d’un laïc et chargé d’analyser les faits survenus, les procédures instaurées par l’Église et leurs dysfonctionnements. Pour prévenir les situations d’emprise, beaucoup de groupes évoquent la nécessité de la formation, notamment des laïcs pour leur permettre d’identifier une situation à risque. C’est le cas du groupe n° 3, consacré à une réflexion sur le sacrement de réconciliation et l’accompagnement spirituel, des cadres où se déroulent la plupart des violences sexuelles et spirituelles. Le groupe n° 4 concernant la formation des futurs prêtres insiste sur la nécessité d’élaborer une démarche d’évaluation de la mise en œuvre de la ratio nationalis (règle de formation des futurs prêtres en France) notamment à l’aide d’intervenants extérieurs (psychologues, formateurs, DRH, juristes, responsables qualité, agents pastoraux, catéchistes, responsables de mouvements de jeunesse, etc.). Autre idée pour lutter contre cette culture de l’entre-soi, le groupe n° 8, consacré à l’analyse des causes des violences sexuelles propose, entre autres, de former systématiquement les laïcs et les clercs dans les mêmes cursus, et de soutenir financièrement la formation des laïcs.

 

Enfin, une autre clé de voûte de ce système à décortiquer réside, selon le groupe n° 8 sur les causes des violences sexuelles, dans une éthique sexuelle et familiale trop éloignée du réel et de l’incarnation. «Obsession de la pureté», «morale sexuelle centrée sur la norme» et pouvant «culpabiliser les victimes», «nivellement de comportements sexuels incomparables dans leur gravité»… Dans cette optique, le groupe n° 4 sur la formation des futurs prêtres en préconise une à l’éducation affective et sexuelle «qui permette aux séminaristes de s’interroger sur leur propre réalité, leurs fonctionnements intimes, les implications humaines et spirituelles du célibat consacré». Dans la même optique, le groupe n° 3 sur l’accompagnement du ministère des prêtres propose un accompagnement des clercs et des formations adaptées à leurs besoins, notamment sur la vie affective et sexuelle, les addictions, le numérique ou le repérage de l’épuisement. Le groupe n° 8, quant à lui, invite les évêques à développer l’altérité et renforcer en particulier la place des femmes dans la liturgie et aux postes de décision. Il suggère également, avec Amoris laetitia, de structurer la morale fondamentale, sexuelle, conjugale et familiale de l’Église «en sortant d’une approche strictement normative pour se rapprocher d’une éthique des vertus».

 

Et vaticannews.va (https://www.vaticannews.va/fr/pape/news/2023-03/le-pape-confirme-vos-estis-lux-mundi-contre-les-abus-sexuels.html) nous montre qu’après près de quatre ans d'expérimentation, une version actualisée des normes pour la prévention et la lutte contre les abus sexuels à l’encontre de mineurs et d’adultes vulnérables a été publiée. Dans ce nouveau texte, harmonisé avec les autres réformes normatives introduites de 2019 à ce jour, les normes concernant la responsabilité des évêques et des supérieurs religieux s’étendent aux laïcs modérateurs des associations internationales de fidèles reconnues par le Saint-Siège.

 

Il s'agit, par exemple, de la norme concernant les adultes «vulnérables». Alors que le texte évoquait auparavant des «actes sexuels avec un mineur ou une personne vulnérable», la nouvelle version mentionne «un crime contre le sixième commandement du Décalogue commis avec un mineur ou avec une personne qui a habituellement un usage imparfait de la raison ou avec un adulte vulnérable». Une autre évolution concerne la protection des personnes signalant un abus présumé : alors qu'il était précédemment indiqué qu'aucune contrainte de silence ne pouvait être imposée à ces dernières, il est désormais précisé que cette protection doit être étendue non seulement à la personne qui dénonce un abus, mais aussi à «la personne qui se prétend offensée et aux témoins». La partie appelant à «la protection légitime de la réputation et de la sphère privée de toutes les personnes impliquées», ainsi que la présomption d'innocence pour les personnes faisant l'objet d'une enquête en attendant que leur responsabilité soit établie, a également été renforcée. La nouvelle version de Vos estis lux mundi précise également que les diocèses et les éparchies doivent mettre en place des «organismes et des bureaux» - la version précédente du texte parlait plus génériquement de «systèmes stables» - facilement accessibles au public pour recevoir les signalements d'abus. Il est également précisé que le devoir de procéder à l'enquête revient à l'évêque du lieu où les faits dénoncés se seraient produits.

 

Les procédures introduites en 2019 définissent précisément la manière de traiter les signalements d'abus et garantissent que les évêques et les supérieurs religieux – et maintenant, également les laïcs à la tête d'associations internationales – sont responsables de leurs actes et obligés, par un précepte juridique universellement établi, de signaler les abus dont ils ont eu connaissance. Le document continue d'inclure non seulement le harcèlement et la violence à l'encontre des enfants et des adultes vulnérables, mais couvre également la violence sexuelle et le harcèlement résultant d'un abus d'autorité. Cette obligation inclut donc également tout cas de violence à l'encontre de femmes religieuses de la part de clercs, ainsi que le cas de harcèlement de séminaristes ou de novices majeurs.

 

Enfin pour l’archevêque  maltais, secrétaire adjoint du dicastère pour la Doctrine de la Foi et expert en matière de lutte contre les abus, Mgr Charles Scicluna, «Le changement le plus important est d'avoir introduit une procédure détaillée pour rapporter et enquêter sur les allégations concernant les laïcs à la tête d'associations internationales», affirme-t-il (https://www.vaticannews.va/fr/vatican/news/2023-03/scicluna-vos-estis-lux-mundi-est-maintenant-une-loi-univelle.html).

 

Merci !

Rédigé par paroissiens-progressistes

Publié dans #Actualités de l'Église

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